Texts Guide

10e semaine:
L'IDENTITE NATIONALE


Textes

Prière d'un petit enfant nègre

Seigneur je suis très fatigué.
Je suis né fatigué.
Et j'ai beaucoup marché depuis le chant du coq
Et le morne est bien haut qui mène à leur école,
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,
Faites, je vous en prie, que je n'y aille plus.
Je veux suivre mon père dans les ravines fraîches
Quand la nuit flotte encore dans le mystère des bois
Où glissent les esprits que l'aube vient chasser.
Je veux aller pieds nus par les rouges sentiers
Que cuisent les flammes de midi,
Je veux dormir ma sieste au pied des lourds manguiers,
Je veux me réveiller
Lorsque là-bas mugit la sirène des blancs
Et que l'Usine
Sur l'océan des cannes
Comme un bateau ancré
Vomit dans la campagne son équipage nègre...
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,
Faites, je vous en prie, que je n'y aille plus.
Ils racontent qu'il faut qu'un petit nègre y aille
Pour qu'il devienne pareil
Aux messieurs de la ville
Aux messieurs comme il faut.
Mais moi je ne veux pas
Devenir, comme ils disent,
Un monsieur de la ville,
Un monsieur comme il faut.
Je préfère flâner le long des sucreries
Où sont les sacs repus
Que gonfle un sucre brun autant que ma peau brune.

Je préfère vers l'heure où la lune amoureuse
Parle bas à l'oreille des cocotiers penchés
Ecouter ce que dit dans la nuit
La voix cassée d'un vieux qui raconte en fumant
Les histoires de Zamba et de compère Lapin
Et bien d'autres choses encore
Qui ne sont pas dans les livres.
Les nègres, vous le savez, n'ont que trop travaillé.
Pourquoi faut-il de plus apprendre dans des livres
Qui nous parlent de choses qui ne sont point d'ici?
Et puis elle est vraiment trop triste leur école,
Triste comme
Ces messieurs de la ville,
Ces messieurs comme il faut
Qui ne savent plus danser le soir au clair de lune
Qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds
Qui ne savent plus conter les contes aux veillées.
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école.

--Guy Tirolien, "Prière d'un petit enfant nègre," Ensuite (New York: McGraw-Hill, 1993), p.80-1.

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A l'école des Blancs

 Réquisitionné d'office.

    [...]Enfin revenus à Bandiagara où la vie semble reprendre son cours normal, voilà que l'on m'arrache brutalement à mes occupations traditionnelles, qui m'auraient sans doute dirigé vers une carrière classique de marabout-enseignant, pour m'envoyer d'office à "l'école des Blancs", alors considérée par la masse musulmane comme la voie la plus directe pour aller en enfer!
    A l'époque, les commandants de cercle avaient trois secteurs à alimenter par le biais de l'école: le secteur public (enseignants, fonctionnaires subalternes de l'administration coloniale, médecins auxiliaires, etc.) où allaient les meilleurs élèves; le secteur militaire, car on souhaitait que les tirailleurs, spahis et goumiers aient une connaissance de base du français; enfin le secteur domestique, qui héritait des élèves les moins doués. Le quota annuel à fournir pour les deux premiers secteurs était fixé par le gouverneur du territoire; les commandants de cercle exécutaient la "commande" en indiquant aux chefs de canton et aux chefs traditionnels combien d'enfants il fallait rérquisitionner pour l'école.
    C'est ainsi qu'un beau jour de l'année 1912, vers les deux tiers de l'année scolaire, le commandant de cercle de Bandiagara Camille Maillet donna ordre au chef traditionnel de la ville, Alfa Maki Tall, fils de l'ancien roi Aguibou Tall, de lui fournir deux garçons de bonne famille, âgés de moins de dix-huit ans, pour compléter l'effectif de l'école primaire de Bandiagara.
    Alfa Maki Tall convoqua les chefs des dix-huit quartiers de Bandiagara et leur demanda quel était le quartier dont le tour était venu de fournir des écoliers. Koniba Kondala, chef de notre quartier de Deendé Bôdi, se frappa le front du bout des doigts, manière traditionnelle de déclarer sans paroles; "C'est mon tour, je suis de corvée."

    [Après bien des palabres, Koniba (un fourbe haineux) doit conduire chez le commandant le jeune Amadou Hampâté et, à son corps défendant, le propre fils du chef Tall, Madani.]

    Le vieux Koniba nous présente en rapportant mot pour mot les propos d'Alfa Maki Tall, sans omettre la prière par laquelle ce dernier demande au commandant de réserver à son fils le même sort qu'à moi. L'interprète traduit sa déclaration.
    Le commandant, tout en l'écoutant, caresse doucement sa barbe et fixe le petit Madani d'un air pensif. Ce dernier, troublé, ne sait plus où poser son regard et tourne les yeux en tous sens.
    "Es-tu content d'aller à l'école? lui demande le commandant par le truchement de l'interprète.
    --Non, je préfère mourir plutôt que d'aller à l'école, réplique Madani. je veux retourner chez moi, auprès de ma mère. Je n'aime pas l'école, et l'école non plus ne m'aime pas!
    --Mais ton père et moi-même tenons à ce que tu ailles à l'école, explique le commandant. Tu y apprendras à lire, à écrire et à parler français, cette belle langue que tout fils de chef doit connaître parce qu'elle permet d'acquérir le pouvoir et la richesse.
    --Mon père et ma mère veulent que j'aille à 'école coranique et non à l'école des Blancs!" geint le petit Madani. Et tout à coup il se jette à terre en sanglotant, se tortille sur le sol en déchirant son boubou et pousse des cris aigus: "Yaa-yaa-yaaye!...Rendez-moi à ma mère, rendez-moi à ma mère! Yaaaye! Je veux retourner à l'école coranique!...
    --Mais tu pourras aller à l'école coranique chaque jeudi et chaque dimanche, et aussi le matin de bonne heure", tente d'expliquer le commandant. Peine perdue, Madani continue de se rouler par terre en pleurant.
    Sans doute découragé, le commandant se tourne alors vers moi et me fixe de ses gros yeux gris. Plus curieux qu'intimidé, je supporte son regard, observant son beau nez droit, ses sourcils, ses lèvres minces, son front haut et ses grandes oreilles. Intrigué, peut-être, par mon attitude, il m'interroge:
    "Qui es-tu?
    --Je suis moi-même."
    Il éclate de rire.
    [...]
    Son calme retrouvé, le commandant reprend:
    "Veux-tu aller à l'école pour apprendre à lire, à écrire et à parler le français qui est une langue de chef, une langue qui fait acquérir pouvoir et richesse?"
    Je réponds avec force:
    "Oui, papa commandant! Et je t'en conjure par Dieu et son prophète Mohammad, ne me renvoie pas, garde-moi et envoie-moi à ton école le plus vite possible!"
    Visiblement, le commandant est interloqué par une réponse aussi inattendue de la part d'un petit nègre, surtout dans cette région très musulmane. Comment ne serait-il pas surpris quand il voit un garçon se rouler à terre et gémir pour ne pas aller à l'école, et l'autre le supplier de l'y envoyer?
    "Pourquoi, mon petit, tiens-tu tellement à aller à l'école, contrairement à tous les enfants de Bandiagar?
    --Interprète, dis au commandant que j'ai manqué deux fois d'être chef: une fois en tant que fils de Hampâté et une fois en tant que fils de Tidjani. Or, ce dernier m'a dit que la chance se présente toujours trois fois avant de se détourner définitivement. Le commandant me donne ma troisième chance de devenir chef, je ne voudrais pas la rater comme j'ai raté les deux premières. C'est pourquoi je veux aller à l'école.
    --Et pourquoi veux-tu devenir chef? Que feras-tu après? demande le commandant.
    --D'abord, je veux apprendre la langue du commandant pour pouvoir parler directement avec lui, sans passer par un interprète. Ensuite, je voudrais devenir chef pour pouvoir casser la figure à Koniba Kondala, cet ancien captif de mes ancêtres qui se permet, parce qu'il est envoyé par le commandant, de couvrir d'insultes toute ma famille.

--Amadou Hampâté Bâ, Amkoullel, l'enfant peul. Mémoires, Arles, Actes Sud, 1991, pp. 239-240 et 251-253.

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Raconte-moi

RACONTE-MOI
LA PAROLE DU GRIOT
QUI CHANTE L'AFRIQUE
DES TEMPS IMMEMORIAUX
IL DIT
CES ROIS PATIENTS
SUR LES CIMES DU SILENCE
ET LA BEAUTE DES VIEUX
AUX SOURIRES FANES
MON PASSE REVENU
DU FOND DE MA MEMOIRE
COMME UN SERPENT TOTEM
A MES CHEVILLES LIE
MA SOLITUDE
ET MES ESPOIRS BRISES
QU'APPORTERAIS-JE
A MES ENFANTS
SI J'AI PERDU LEUR AME?

--Veronique Tadjo, "Raconte-moi," Voix framcphones: Le Monde contemporain en textes (Boston: Heinle & Heinle, 1994), p.41.

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Viatique

Dans un des trois canaris
des trois canaris où reviennent certains soirs
les âmes satisfaites et sereines,
les souffles des ancêtres,
des ancêtres qui furent des hommes
des aïeux qui furent des sages,
Mère a trempé trois doigts,
trois doigts de sa main gauche:
le pouce, l'index et le majeur;
Moi j'ai trempé trois doigts:
trois doigts de la main droite:
le pouce, l'index et le majeur.

Avec ses trois doigts rouge de sang,
de sang de chien,
de sang de taureau,
de sang de bouc,
Mère m'a touché mon front avec son pouce,
Avec l'index mon sein gauche
Et mon nombril avec son majeur.
Moi j'ai tendu mes doigts rouges de sang,
de sang de chien,
de sang de taureau,
de sang de bouc.
J'ai tendu mes trois doigts aux vents
aux vents du Nord, aux vents du Levant
aux vents du Sud, aux vents du Couchant;
Et j'ai levé mes trois doigts vers la Lune,
vers la Lune pleine, la Lune pleine et nue
Quand elle fut au fond du plus grand canari.

Après j'ai enfoncé mes trois doigts dans le sable
dans le sable qui s'était refroidi.
Alors Mère a dit: "Va par le Monde, Va!
Dans la vie ils seront sur tes pas."

Depuis je vais
je vais par les sentiers
par les sentiers et sur les routes,
par-delà la mer et plus loin, plus loin encore,
par-delà la mer et par-delà l'au-delà;
Et lorsque j'approche les méchants,
les Hommes au coeur noir,
lorsque j'approche les envieux,
les Hommes au coeur noir
Devant moi s'avancent les Souffles des Aïeux.

--Birago Diop, Leurres et lueurs [1960], Paris, Présence africaine, 1981.

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Mutilations et tradition: Le problème de l'excision

L'excision consiste en deux opérations: l'une, couper le capuchon du clitoris de la femme (excision sunna), l'autre, coudre les grandes lèvres, soit avec du fil, soit en les rapprochant et en les fixant avec des bâton nets (excision pharaonique, avec infibulation). C'est une pratique surtout répandue en Afrique, où des millions de fillettes y sont soumises, généralement entre cinq et dix ans. L'opération, dangereuse car il y a risque d'hémorragie, est pratiquée par des femmes âgées, qui sont chargées de maintenir la tradition. En effet, une femme non excisée n'est pas épousable; les raisons invoquées pour cette véritable mutilation sont multiples et relèvent le plus souvent de la superstition (au moment de l'accouchement, un bébé qui toucherait le clitoris pourrait en mourir), mais ont surtout pour but d'insensibiliser les zones érogènes chez les femmes et de les empêcher d'éprouver du plaisir, et donc de le rechercher. Au moment du mariage, la défloration, faite avec le doigt ou une lame, provoque des douleurs intenses, de même que la naissance d'un enfant, après laquelle la femme est recousue. Certains pays ont envisagé de limiter cette pratique, mais se heurtent à de telles résistances qu'il leur faut procéder lentement et par étapes avant de songer à l'interdire par une loi. En Egypte, une loi de 1956 a exigé qu'elle soit pratiquée par un médecin; en 1975, elle a même été interdite, loi qui n'est jamais appliquée tant elle va à l'encontre de la tradition. Selon les statistiques du Planning familial, 91,8% des Egyptiennes ont été excisées, 1300 petites filles en meurent chaque année, 25% des stérilités ont pour origine l'excision. Des féministes africaines se sont élevées énergiquement contre l'excision mais les résistances sont très fortes, chez les femmes elles-mêmes qui craignent de se retrouver au ban de la société si elles ne s'y soumettent pas. Voici le témoignage d'une femme soudanaise: «Mon père n'a pas pu empêcher cette circoncision. Ce n'était pas possible, ma mère a insisté. Cela fait partie de tout le système. Elle pensait qu'il le fallait pour que nous puissions nous marier parce que les hommes eux-mêmes refuseraient de prendre pour épouse une fille non circoncise. (...) Je me souviendrai toujours de ma circoncision. Oui, j'avais quatre ou cinq ans, avant de commencer l'école. Cela a commencé comme une fête et nous avons été gâtées, nous avons reçu des habits neufs le henné. Mais le moment de couper arriva et j'ai vu le sang; je ne peux l'oublier. Je n'arrêtais pas de crier et m'accrochais à la femme qui me tenait; j'avais bien eu une piqûre, mais ça faisait toujours mal et la vue du sang et ce trou qu'elles faisaient et la façon dont elles tiennent vos jambes, vous avez l'impression d'être massacrée. Du même coup, elles le firent à toutes mes soeurs, sauf à ma soeur aînée. Elle était allée avec son oncle, qui était assistant médical; il lui avait pratiqué à la manière modérée dite sunna. Lorsqu'elle revint au village, elle ne voulut plus aller à l'école, et elle se maria à l'âge de treize ans. Elle tomba enceinte et, quand vint le moment de la délivrance, la sage-femme découvrit qu'elle n'était pas circoncise de manière traditionnelle -- la pharaonique --, et lorsque le bébé fut sorti, la sage-femme circoncit ma soeur de la manière pharaonique. Ma mère fut d'accord; elles furent toutes d'accord. Elles pensaient qu'elles lui avaient fait une faveur! (...) Dans cette région [du Soudan], la tradition veut qu'après chaque naissance les femmes soient à nouveau recousues. En plus, ça faisait plaisir à son mari, alors elle fut d'accord. (...) Mais aujourd'hui dans mon village, la circoncision pharaonique n'est plus pratiquée, seule la sunna l'est encore.»

--Femmes du Soudan, Elklen Ismail et Maureen Makki, éd. (Paris: Ismail-Schmidt, 1990) in Annie Goldman, Les combats des femmes (Florence: Casterman-Giunti Gruppo Editoriale, 1996) 134-5.

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Elévée dans un harem

    Au Maroc, l'histoire va à toute vitesse: une femme élevée dans un harem peut avoir une fille pdg, avocate ou professeur d'université. Ces femmes qui ont grandi dans les structures les plus traditionnelles ont aujourd'hui entre cinquante et soixante ans, et sont les derniers témoins d'un monde à jamais disparu. Bien sûr, il ne s'agissait pas au Maroc de grands harems comme ceux de Turquie, avec plusieurs dizaines d'épouses et de concubines, mais d'organisations familiales où les femmes étaient retenues captives, vivant entre elles dans la dépendance complète du chef de famille. Ce passé, les Marocaines d'aujourd'hui ont du mal à le regarder en face.
    "Harem" vient de "haram", interdit. En parler reste encore, d'une certaine façon, interdit. Le mot fait sursauter, fait naître une gêne, comme si, en niant le terme, on voulait nier une réalité qui devait, à jamais, rester enfermée dans le coeur des femmes. Un passé proche pourtant, puisque ces grandes maisons ont fonctionné jusque vers la fin des années cinquante. Une femme, une seule, a bien voulu déchirer le voile du silence: Latifa Fennich, cinquante-quatre ans, fille d'un notable de Casablanca, a accepté, le temps d'un après-midi, de nous raconter son enfance dans la grande maison de son père. Un père qui entretenait deux autres épouses dans des maisons séparées. Dans la maison principale cohabitaient en permanence une quarantaine de personnes: les épouses du père, ses fils, les tantes, cousins et cousines, les esclaves...Trois étages bien séparés: celui des femmes, celui du père, celui des garçons. Une maison qu'elle n'a quittée qu'en 1956, pour se marier.
    Une enfance sur laquelle elle jette un regard tendre, amusé, un passé plein de rires pour les petites filles, de quelques larmes aussi. Une histoire qu'elle raconte à moitié en arabe, à moitié en français, avec l'aide de sa fille Faouzia Talout. Faouzia, trente ans, fille d'une mère enfermée, a pu vingt ans après créer le magazine "Farah", qui donne la parole aux femmes, et s'adonne, lorsqu'elle a des loisirs, à son sport favori: le rallye automobile...
    Latifa Fennich: De ses différentes unions, mon père avait eu des fils, mais j'étais sa seule fille. Les autres filles qui vivaient dans la maison étaient des cousines ou des orphelines que mon père avait recueillies, car c'était un homme bon et très généreux. J'étais la fille gâtée, j'avais droit à ma chambre toute seule, comme les co-épouses. Cette chambre était un espace à l'intérieur d'une très grande chambre où dormaient les autres filles. Et Dada, ma nourrice, dormait à la porte. C'était elle qui surveillait les entrées et les sorties, avec Baba Messaoud qui avait un siège à l'entrée de la maison. Cétait un Noir du même rang que Dada. Personne ne sortait sans la permission de Baba Messaoud, ce qui voulait dire sans l'autorisation de mon père. Les femmes ne sortaient que très rarement, si quelqu'un était malade, ou pour aller à un mariage. Papa donnait ses ordres à Baba Messaoud: "Tu peux laisser sortir celle-ci, à telle heure." Il ne les laissait jamais marcher seules. Il les suivait, mais à cinq ou dix mètres derrière. Car il ne fallait pas qu'en le voyant lui, on remarque qu'une femme de notre famille se trouvait dans la rue.
    Marie-Claire: Petite fille, vous étiez recluse comme les adultes?
    L.F.: Non, je pouvais sortir avec Dada. Mon père lui avait donné l'autorisation de m'accompagner pour aller au parc.
    M.C.:Dada était un personnage très important?
     L.F.: C'était une esclave originaire du Sahara, qui avait été achetée à l'âge de dix ans pour s'occuper de mon père quand il était enfant. Elle était noire, elle était très belle. Elle avait plein de jupons, des tas de bijoux, comme la nounou dans "Autant en emporte le vent". Et puis un immense tablier brodé avec du fil doré. Avec un énorme trousseau de clefs pour toutes les portes de la maison.
    M.C.: Dada dirigeait toute la maisonnée?
    L.F.:Oui, et même papa! C'était la seule femme qu'il craignait. Quelqufois, lorsqu'il rentrait très tard d'une soirée chez une de ses femmes ou chez des amis, il devait se glisser en cachette dans la maison, comme un petit garçon, pour ne pas se faire gronder par Dada. Parfois elle l'attrapait tout de même: "Tu as encore recommencé!" Dada était la seule qui pouvait se permettre de lui faire un remarque.
    M.C.: Votre père avait la permission de quelle heure?
    L.F.: Minuit. Après cela, il devait passer par une porte dérobée!
    M.C.: Comment s'organise alors une journée?
    L.F.: Dada se lève à cinq heures du matin pour prier. Elle prépare le café au lait, la soupe marocaine, la viande séchée pour les hommes qui sortent. Dix heures: les hommes sont partis, les femmes prennent le thé dans le patio, se mettent à leur broderie...A midi, Dada prépare le repas pour les hommes et les garçons qui reviennent et, à deux heures, le déjeuner des femmes. Puis on dort jusqu'à quatre heures. Après cela, les bonnes, Fatima, Aïcha font le ménage, les femmes boivent du thé. Une femme prend une guitare, une autre un luth. Elles font de la musique, elles dansent, elles chantent, les voisines arrivent.
    M.C.: Les femmes peuvent recevoir des amies à la maison?
    L.F.: Oui, les voisines peuvent venir, mais l'inverse n'est pas vrai. Mon père était un notable quii observait scrupuleusement les traditions. Tout le monde était le bienvenu à la maison, mais les femmes ne pouvaient pas sortir. Même les garçons étaient très surveillés. Ils avaient la permission de neuf heures du soir, c'est tout.
    M.C.: Où se passent les séances de musique l'après-midi?
    L.F.: Dans l'appartment des femmes. A la même heure, papa fait la fête avec ses amis au troisième étage et les garçons au quatrième.
    M.C.: Tout le monde fait la même chose au même moment, mais personne ne va écouter les autres? Jamais les hommes ne descendent à votre étage?
    L.F.: Jamais...Nous restons entre nous. Les femmes apprennent aux filles à chanter, à jouer de la musique, à danser. Et cela dure de cinq heures à minuit...Tous les jours.
    M.C.: Ce n'est pas lassant à la fin?
    L.F.: Il n'y a rien d'autre à faire. Dada prépare les repas, les bonnes font le ménage. Les femmes se maquillent, s'habillent bien...
    M.C.: Vous voyiez votre père dans la journée, ou pas du tout?
    L.F.: On le voyait à midi. Il passait nous voir à notre étage, saluait les femmes, les filles, les cousines, " Ça va, ça va?", mais ne mangeait jamais avec nous. Nos frères venaient aussi Et puis papa disait aux garçons: "Montez chez vous, laissez les femmes faire ce qu'elles veulent, laissez-les libres!"
    M.C.: Vous ne pouviez pas aller à l'étage des garçons?
    L.F.: Non. Cela ne nous serait même pas venu à l'esprit.
    M.C..: Et à l'étage du père?
    L.F.: Non, parce que papa avait souvent des amis chez lui, il ne fallait pas qu''ils nous voient. Mais quand papa était seul, je montais. Quand j'étais petite, j'allais le voir souvent dans la journée, mais plus tard, beacoup moins. J'étais occupée dans mon monde à moi, mes cousines, mes amies.
    M.C.: Est-ce que vous alliez à l'école?
    L.F.: Je suis allée à l'école à partir de cinq ans. C'était une école française pour les notables de Casablanca. Dada m'accompagnait, et l'après-midi, elle restait devant le bâtiment pour être sûre que je ne sorte pas. Les autres filles avaient aussi leur dada ou leur chaperon. Alors, les dadas et les chaperons restaient là à papoter entre elles en attendant la sortie de cinq heures.
    M.C.: Qu'est-ce qui avait poussé votre père à vous mettre en classe, c'était plutôt exceptionnel à l'époque, non?
    L.F.: Il souhaitait que je m'occupe. L'école était nouvelle, c'était la mode.
    M.C.: Est-ce que vous portiez un regard sur la façon dont les choses se passaient dans cette maison? Eprouviez-vous un sentiment d''injustice?
    L.F.: Pas vraiment. J'allais à l'école, des professeurs venaient à la maison. Je ne m'ennuyais pas, j'avais ma Dada.
    M.C.: Est-ce que les femmes de votre maison se plaignaient de subir cette interdiction de sortir?
    L.F.: Je ne m'en souviens pas. Tout cela était dans l'ordre des choses. Elles étaient libres à l'intérieur de la maison. Et puis, de temps en temps, on voyageait avec toute la famille. En plus de ses maison de Casa, mon père avait une maison au bord de la mer où nous nous installions pendant l'été. Pour les bains de mer, nous devions nous lever à cinq heures du matin, pour que personne ne nous voie. A huit heures, toutes les femmes étaient rentrées et bouclées jusqu'à la fin de la journée. C'était une grande maison à deux étages, et on recréait l'espace des femmes, l'espace des garçons...
    M.C.: Pendant plusieurs années, votre mère a été la seule épouse à la maison, et, un jour, votre père en a amené une seconde. Comment avez-vous réagi?
    L.F.: J'étais petite, mais je sais que ma mère l'a très mal pris. Ma mère était une femme très forte d'une grande famille de Fès. Elle a tenu le coup pendant une année, et après cela, elle est repartie dans sa famille. Elle ne supportait pas cette totale dépendance des hommes. Elle a claqué la porte, elle a abandonné ses trois enjants. Elle n'est jamais revenue. C'est des années plus tard, que mon père et ma mère sont devenus amis, et quand elle est morte, il a beaucoup pleuré...Quant à moi, à cette époque-là, je suis restée vivre avec Dada et papa.
    M.C.: Et cette nouvelle épouse?
    L.F.: Elle s'appelait Yamna et a vécu avec nous pendant des années. Elle ne me parlait jamais. Elle faisait comme si je n'existais pas. Un jour papa l'a répudiée parce qu'elle était sortie.
    M.C.: Pourquoi était-elle sortie?
    L.F.: Papa avait une autre femme à l'extérieur, mais Yamna ne le savait pas...Un jour quelqu'un le lui a dit. Dans une colère noire, elle est sortie de la maison, sans permission évidemment, et est allée dans celle de la co-épouse. Il y était, et elle a crié: "Voilà, maintenant, je le sais, tu as une autre femme!" Le soir même elle était répudiée.
    M.C.: Elle avait percé les secrets de votre père.
    L.F.: Mais si elle avait été répudiée, c'est vraiment parce qu'elle était sortie sans autorisation...C'était une femme courageuse, qui venait d'un grande famille de Salé. Ce jour-là, elle a menacé mon père: "Tu m'as menti! Je vais appeler mes frères, ils vont te casser la gueule!". Et lui, le soir même: "Eh bien, vas-y chez tes frères, et restes-y! Tu es répudiée!"
    M.C.: Est-ce que votre père a épousé d'autres femmes après Yamna?
    L.F.: Oui, mais après cela, il ne les a plus installées dans la maison, il leur donnait des maisons à part.
    M.C.: Comment votre père choisissait-il où passer ses nuits?
    L.F.: Toujours dans sa chambre, à la maison. Il rentrait vers minuit. Toutes les jeunes filles dormaient dans une grande pièce, avec Dada qui plaçait son matelas en travers de la porte, pour que personne ne puisse sortir sans l'enjamber. Si l'une des filles allait aux toilettes, Dada se réveillait pour l'accompagner et la surveiller.
    Quand papa rentrait, il comptait les têtes: "Une, deux, trois, quatre...Mais où est donc passée Fatima?" Dada se levait, elle secouait Fatima: "Fatima, montre-toi! Voilà, elle est là, Sidi." (...)
     M.C.: Votre père devait bien passer du temps avec ses différentes épouses. Comment signifiait-il qu'il avait envie de voir l'une d'entre elles, qu'il souhaitait qu'elle le rejoigne dans sa chambre?
    L.F.: Ce n'était pas elles qui venaient, c'était lui qui s'y rendait.
    M.C.: Comment les avertissait-il?
    L.F.: Mon père avait ses deux boys toujours avec lui. Il communiquait avec ses femmes, celles de la maison ou celles de l'extérieur, par esclaves interposés. "Voilà, tu diras à Leila qu'à telle heure je viendrai la voir". Et il s'arrangeait pour que personne ne le sache, ou ne le voie en chemin...
    M.C.: A part les déplacements pour aller dans la maison d'été, existait-il d'autres occasions de sorties?
    L.F.: Oui, une fois par semaine, nous allions au hammam, qui était loué spécialement pour nous. Les bonnes se mettaient en route les premières avec les tapis, les plateaux, le thé, les amandes, les oeufs, des tas de choses délicieuses, un vrai déménagement! Elles lavaient le bain. Puis le reste de la famille suivait, dans plusieurs voitures. D'abord les femmes, puis les hommes. Les femmes allaient les premières dans le bain, puis passaient dans le salon où se trouvaient les grands plateaux avec les gâteaux. C'était ensuite au tour des hommes.
    M.C.: Et pourquoi votre père louait-il le hammam?
    L.F.: Il était imporant de garder le secret, le mystère sur les corps des jeunes filles. Il ne fallait pas que, par l'intermédiaire de femmes rencontrées dans le bain des gens se mettent à jaser: "Ah, Fatima, elle est tellement belle!" Il ne fallait pas qu'on puisse spéculer sur les jeunes filles de la famille.
    D'ailleurs, celles dont le père n'avait pas les moyens de louer le hammam venaient avec leurs bonnes qui les entouraient d'un drap blanc pour les préserver des regards.
    Nous adorions ce jour de sortie que nous préparions plusieurs jours à l'avance. Nous nous mettions en route le soir, enroulées dans de grands voiles, pour que les gens ne nous voient pas, et nous restions jusqu'à une heure, deux heures du matin. Et nous rentrions: les bonnes d'abord, les femmes et enfin les hommes.
    M.C.: Est-ce qu'il existait d'autres occasions de sortie? Pour acheter des vêtements?
    L.F.: Jamais! Les couturières venaient à la maison. Des femmes bien entendu, pour prendre nos mesures, s'approcher de nos corps. Le marchand de chaussures nous rendait également visite; lui, c'était un homme, et il devait rester derrière la porte. Il passait les paires de chaussures à Dada pour l'essayage. Le seul homme qui pouvait entrer était le chef des bijoutiers, un homme très important dans la communauté. Il détenait ce privilège, car il avait ce pouvoir extraordinaire, celui de couvrir les femmes de bijoux.
    M.C.: Et le médecin?
    L.F.: Le médecin aussi allait à l'étage des femmes. C'était le docteur Cohen, un vieil ami de papa. mais quelles simagrées! Quand une femme était malade, elle mettait son voile, sa djellaba, elle tournait la tête, elle tendait son bras, ou sa fesse en disant: "Surtout, docteur, ne regardez pas!"
    M.C.: Quand les filles de votre maison grandissaient, qu'elles avaient leurs règles pour la première fois, est-ce que cela donnait lieu à des rites particuliers?
    L.F.: Quand cela arrivait, papa offrait à la jeune fille sept tenues de couleurs différentes. Du vert, du rouge, du jaune. C'était de la superstition, pour que, plus tard, toutes les couleurs lui aillent bien, pour qu'elle soit belle de toutes les manières. On la couvrait de bijoux, on lui trempait les mains dans du lait pour que sa vie soit heureuse. C'était une fête à laquelle participaient tous les occupants de la maison, garçons et filles, ensemble pour une fois...
    M.C.: Lorsque vous étiez petite, vous alliez à l'école, mais est-ce que, par la suite, vous avez pu faire des études?
    L.F.: Papa était d'accord que j'étudie, que j'aie des diplômes, mais c'est plus tard, lorsque j'ai voulu travailler, que les choses se sont gâtées. J'étais encore à l'école quand la maîtresse m'a dit: "Tu es une bonne élève, tu pourrais devenir sage-femme." Un car venait nous chercher à l'école pour nous emmener à l'hôpital suivre les cours. Quand j'ai eu mon diplôme, on m'a demandé de travailler. J'ai accepté, mais je ne l'ai pas dit à papa, je lui ai fait croire que mes études continuaient. Seule Dada était dans la confidence. Un jour, un des cousins de papa l'a appris, et lui a envoyé une lettre. Ce qui a provoqué un vrai scandale. Mon père était très fâché, il me disait: "C'est terrible, je n'ai plus de visage à montrer aux gens, mon nom a été souillé, je ne suis plus rien!" Et il m'a retirée de force du travail. J'avais quinze ans, j'ai pleuré, pleuré...
    Après cela, j'ai récidivé...J'ai appris la couture et la broderie, puis la maison Singer m'a engagée comme instructrice, et je prétendais, comme la première fois, que mes études continuaient. Et le même cousin m'a dénoncée et mon père m'a, une seconde fois, retirée du travail! J'étais accablée, j'étais enfermée à la maison, je ne voulais plus rien faire, je dormais tout le temps. C'est alors qu'on m'a mariée...Et même après mon mariage, c'est papa qui m'a interdit de travailler, pas mon mari qui l'aurait tout à fait accepté. Papa gardait son emprise sur moi, il me disait: "Tu fais ce que tu veux, je te donne de l'argent. Je suis ton esclave, c'est moi qui travaille, c'est moi qui gagne l'argent. Après ma mort, tu pourras travailler..."
    Alors j'ai appris encore d'autres métiers, dont la coiffure. J'ai un nombre de diplômes incalculable! C'est seulement quand papa est mort, il y a trois ans, que j'ai enfin pu faire ce que je voulais. J'avais plus de cinquante ans, et j'ai acheté un salon de coiffure. Maintenant je travaille, j'ai des employés, je m'occupe, je vois du monde, je suis heureuse. Tout cela n'était pas prémédité mais c'est ainsi que les choses sont arrivées...

Marie-Claire, No 483 (novembre 1992)