Texts Guide
6e semaine
LE COLONIALISME

Textes Media

 

Clés pour un mal du siècle

    Mais si on me demande comment je conçois la négritude je dirai que la négritude est d'abord, à mon avis; une prise de conscience concrète et non abstraite. C'est très important ce que tout à l'heure je rappelais, à savoir l'atmosphère dans laquelle on vivait, à savoir l'atmosphère d'assimilation où le nègre avait honte de lui-même. L'atmosphère de refoulement dans lequel on vivait, de complexe d'infériorité. J'ai toujours pensé que l'homme noir était à la recherche d'une identification. Et il m'a semblé que la première chose qu'il fallait faire si on voulait affirmer cette identification, cette identité, c'était d'avoir conscience concrètement de ce que l'on est, à savoir le fait premier, que l'on est nègre, que nous étions des nègres, que nous avions un passé, et que ce passé comportait des éléments culturels qui avaient été très valables, et que les nègres, comme tu dis, n'étaient pas tombés de la dernière pluie; qu'il y avait eu des civilisations nègres qui étaient très importantes et qui étaient belles.[…]
    Donc nous affirmions que nous étions nègres et que nous étions fiers de l'être et que nous considérions que l'Afrique n'était pas une espèce de page blanche dans l'histoire de l'humanité, et enfin c'était l'idée que ce passé nègre était digne de respect; ce passé nègre n'était pas uniquement du passé; que les valeurs nègres étaient encore des valeurs qui pouvaient apporter des choses importantes au monde...Il y avait donc ce fait: on avait des choses à dire au monde. On n'était pas du tout éblouis par la civilisation européenne. Nous étions frappés par des marques de la civilisation européenne et nous pensions que l'Afrique pouvait apporter sa contribution à l'Europe...Alors, si tu veux, nous sommes un peu arrivés à cette idée d'une sorte de civilisation noire répandue dans le monde entier. Et j'ai été amené à l'idée, si tu veux, qu'il y avait une situation noire qui se manifestait dans des aires géographiques différentes, que ma patrie c'était aussi l'Afrique. Il y avait le continent africain, les Antilles, Haïti. Il y avait les Martiniquais et les Noirs du Brésil, etc. C'était ça pour moi la négritude.[…]
    Notre lutte était la lutte contre l'aliénation. C'est ainsi qu'est née la négritude. Comme les Antillais avaient honte d'être nègres, ils cherchaient toutes sortes de périphrases pour désigner un nègre. On disait un Noir, un homme à peau basanée, et d'autre conneries comme ça...et alors nous avons pris le mot nègre comme un mot-défi. C'était un nom de défi. C'était un peu une réaction de jeune homme en colère. Puisqu'on avait honte du mot nègre, eh bien, nous avons repris le mot nègre...Il y avait en nous une volonté de défi, une affirmation violente dans le mot nègre et dans le mot nègritude.[…]

 --Ménil, René. "Clés pour un mal du siècle." Bonjour et adieu à la négritude )Paris: Editions Pierre Seghers, 1980)

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Entretien avec Aimé Césaire

Quand je me revendique de l'Afrique, cela signifie que je me revendique des valeurs culturelles africaines. Nous sommes le produit de la biologie, mais nous sommes, en très grande partie, le produit de la culture. Et la biologie ne devient intéressante que quand on la transcende en élément culturel...Si les nègres n'étaient pas un peuple, disons de vaincus, enfin, un peuple malheureux, un peuple humilié, etc., renversez l'Histoire, faites d'eux un peuple de vainqueurs, je crois, quant à moi, qu'il n'y aurait pas de négritude. Je ne me revendiquerais pas du tout de la négritude, cela me paraîtrait insupportable...Je ne me sens solidaire des gens que lorsqu'il y a communauté de souffrances, une sorte de déni de justice qui me choque profondément. Je crois vraiment que j'ai une passion de la justice.

--Leinier, Jacqueline. "Entretien avec Aimé Césaire." Tropiques 5 (1942): V-XXIV

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Cahier d'un retour au pays natal

J'accepte...j'accepte...entièrement, sans réserve...
ma race qu'aucune ablution d'hysope et de lys mêlés ne pourrait purifier
ma race rongée de macules
ma race raisin mûr pour pieds ivres
ma reine des crachats et des lèpres
ma reine des fouets et des scrofules
ma reine des squasmes et des chloasmes
--(oh ces reines que j'aimais jadis aux jardins printaniers et lointains avec derrière l'illumination de toutes les bougies de marronniers!).
J'accepte. J'accepte.
et le nègre fustigé qui dit: <<Pardon mon maître>>
et les vingt-neuf coups de fouet légal
et le cachot de quatre pieds de haut
et le carcan à branches
et le jarret coupé à mon audace marronne
et la fleur de lys qui flue du fer rouge sur le gras de mon épaule
et la niche de Monsieur Vaultier Mayencourt, où j'aboyai six mois de caniche
et Monsieur Brafin
et Monsieur de Fourniol
et Monsieur de la Mahaudière
et le pian
le molosse
le suicide
la promiscuité
le brodequin
le cep
le chevalet
la cippe
le frontal[…]

Et mon originale géographie aussi; la carte du monde faite à mon usage, non pas teinte aux arbitraires couleurs des savants, mais à la géométrie de mon sang répandu, j'accepte

et la détermination de ma biologie, non prisonnière d'un angle facial, d'une forme de cheveux, d'un nez suffisamment aplati, d'un teint suffisamment mélanien, et la négritude, non plus un indice céphalique, ou un plasma, ou un soma, mais mesurée au compas de la souffrance

et le nègre chaque jour plus bas, plus lâche, plus stérile, moins profond, plus répandu au dehors, plus séparé de soi-même, plus rusé avec soi-même, moins immédiat avec soi-même,

j'accepte, j'accepte tout cela[…]

Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n'est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l'audience come la pénétrance d'une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l'Euurope nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonlflés de pestilences,
car il n'est point vrai que l'œuvre de l'homme est finie
que nous n'avons rien à faire au monde
que nous parasitons le monde
qu'il suffit que nous nous mettions au pas du monde
mais l'œuvre de l'homme vient seulement de commencer
et il reste à l'homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur
et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la force
et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu'à fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite.

Je tiens maintenant le sens de l'ordalie: mon pays est la <<lance de nuit>> de mes ancêtres Bambaras. Elle se ratatine et sa pointe fuit désespérément vers le manche si c'est de sang de poulet qu'on l'arrose et elle dit que c'est du sang d'homme qu'il faut à son tempérament, de la graisse, du foie, du cœur d'homme, non du sang de poulet.

Et je cherche pour mon pays non des cœurs de datte, mais des cœurs d'homme qui c'est pour entrer aux villes d'argent par la grand-porte trapézoïdale, qu'ils battent le sang viril, et mes yeux balayent mes kilomètres carrés de terre paternelle et je dénombre les plaies avec une sorte d'allégresse et je les entases l'une sur l'autre comme rares espèces, et mon compte s'allonge toujours d'imprévus monnayages de la bassesse.[...]

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Je vous remercie mon Dieu

Je vous remercie mon Dieu, de m'avoir créé Noir,
d'avoir fait de moi
la somme de toutes les douleurs,
mis sur ma tête,
le Monde.
J'ai la livrée du Centaure
Et je porte le Monde depuis le premier matin.

Le blanc est une couleur de circonstance
Le noir, la couleur de tous les jours
Et je porte le Monde depuis le premier soir.

Je suis content
de la forme de ma tête
faite pour porter le Monde,
Satisfait
de la forme de mon nez
Qui doit humer tout le vent du Monde,
Heureux
de la forme de mes jambes
Prêtes à courir toutes les étapes du Monde.

Je vous remercie mon Dieu, de m'avoir créé Noir,
d'avoir fait de moi,
la somme de toutes les douleurs.
Trente-six épées ont transpercé mon coeur.
Trente-six brasiers ont brûlé mon corps.
Et mon sang sur tous les calvaires a rougi la neige,
Et mon sang à tous les levants a rougi la nature.

Je suis quand même
Content de porter le Monde,
Content de mes bras courts
               de mes bras longs
                          de l'épaisseur de mes lèvres.

Je vous remercie mon Dieu, de m'avoir créé Noir,
Je porte le Monde depuis l'aube des temps
Et mon rire sur le Monde,
               dans la nuit
                          crée le jour.

--Bernard Binlin Dadié, La Ronde des jours [1956], in Légendes et poèmes, Paris, Seghers, 1966, pp. 239-240.

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